Témoignage de Chantal Ogier : Vécu d'un accompagnement avec madame P

Madame P a fait le choix de l’hospitalisation à domicile... Elle vit seule. Par cette décision, elle est réellement sujet, elle assumera ce choix, face au positif du domicile, et à ses limites. 
Je l’accompagne, pendant un mois ½ : 5 visites. La psychologue, la verra 2 fois pendant cette période.

Première rencontre

Madame P sait qu’elle va mourir dans quelques semaines, voire quelques mois. Elle demande un accompagnement JALMALV.
Dans les premières minutes de l’entretien, elle exprime sa profonde angoisse face à la mort. Elle n’hésite pas à parler de la mort.
Elle avoue qu’avant l’idée de mort ne l’effrayait pas, mais maintenant qu’elle n’a plus de traitement qu’elle est face à cette réalité, elle est habitée par « une grande peur ».
Elle avoue qu’à l’hôpital elle croyait devenir « folle ici à la maison, ça va mieux.
Le premier accompagnement lui permet de déposer un peu de cette peur. 
Dès la première rencontre, elle me parle de son fils décédé à 37 ans, et de tous les deuils vécus depuis 5 ans, deux sœurs décédées.
Elle n’en peut plus, et elle découvre en fait qu’elle est habitée par une grande colère. La prise de conscience de cette colère et son expression l’apaise.
Le travail va consister à reconnaitre ces émotions, à reconnaitre leur humanité, leur normalité, et à leur dire oui.
Elle exprime aussi combien c’est difficile pour elle de s’endormir le soir, sa difficulté à se détendre.
En fin d’accompagnement, elle dit « peut – être avant j’étais dans le déni de la mort, maintenant je sais, et cette peur est envahissante. »
Elle se console elle-même en disant : « Je vais partir avec un gros sac à bisous, et des je t’aime »
Elle est habitée par la vérité de ce qui l’attend et par l’amour des siens.

Deuxième rencontre

Madame P est moins angoissée. Elle se sent aussi un peu plus de forces.
Elle continue de parler avec une grande liberté, et en vérité.
Elle dit que quand la peur arrive, elle change de pensée.
Elle se rend compte que ce rejet de la mort, l’envoie ailleurs et notamment lui fait perdre le contact avec son fils décédé. Cette coupure est une grande souffrance pour elle, comme si elle le perdait une deuxième fois.
Les doutes quant à son fils l’envahissent ; « est-ce qu’il est bien ? »
Elle dit être croyante mais non pratiquante. Son état intérieur témoigne d’une réelle souffrance spirituelle.
Sa souffrance aussi « quand elle dit c’est plus possible de faire des projets ». Elle parle des anniversaires à venir, de Noël.
La question de l’angoisse de la mort est toujours là.

Troisième rencontre

La famille est présente mais me laisse seule avec elle. Elle dit « « ça va pas ». Elle vient de passer 8 jours à l’hôpital et ça ne change rien. Elle souffre et me dit « je voudrais que ça finisse vite ».
Elle exprime ce désir très fort de rester chez elle. Elle reçoit beaucoup d’amour de sa famille et de ses proches. 
Elle retrouve le lien avec son fils décédé, à travers sa petite fille, fille de son fils qui lui téléphone. Cela lui apporte une grande joie et de la douceur.
On parle du travail d’acceptation. Elle avoue que ne plus pouvoir se laver etc… C’est vraiment difficile.
Elle commence à se rendre compte qu’accepter est une façon de moins souffrir.
Je lui renvoie ce qui émane d’elle, de la lumière face à la vérité de la mort proche qu’elle ne cache pas, et de cet amour immense qui l’habite. 
La question est posée : n’il y a-t-il pas en elle un espace de lumière et d’amour, non touché par la souffrance, qui est totalement vivant ? Cet espace-là, est-ce qu’il va mourir aussi ?
Elle reparle alors de son fils, de sa petite fille, de ces communications d’âme à âme.
Elle pleure beaucoup me remercie énormément, la Vie rayonne en elle. Elle ajoute « j’ai vidé mon sac, ça va mieux »

Quatrième rencontre

C’est Elle qui vient m’ouvrir, elle met du temps, c’est difficile.
La douleur est là, un deuxième patch, va l’aider.
C’est la tristesse qui l’habite. Elle me dit : « Je reçois tout, je ne donne rien » 
On parle du « faire et de l’Etre ». Je lui dis qu’elle rayonne cet Être. 
Question : c’est quoi l’Etre, l’âme ?
On en conclut qu’une partie d’elle n’est pas touchée par cette foutue maladie, et qu’il faut arriver à s’y connecter, à s’appuyer dessus. 
Et les questions arrivent… Est- ce qu’on n’est que ce corps ? Je lui cite Christian Bobin qui dans une bibliothèque de nuages dit : « La mort est une brave fille : on a beau médire d’elle, elle ne nous en veut pas et vient quand même nous débarrasser de notre corps comme une maitresse de maison qui, à notre entrée prend notre manteau et le jette sur un lit dans la chambre d’ami «
Elle est très lucide, sent tout et comprend tout.
Elle me parle de Noël, elle me dit « je ne suis pas sûr d’être encore là, je vais m’occuper du cadeau de ma petite fille » 
Elle a encore passé un jour à l’hôpital, sa petite-fille l’a appelé, c’est comme si c’était son fils.
Et puis elle fait le bilan de sa vie professionnelle. Elle a été aide-soignante, elle dit :
« Est-ce que j’ai toujours bien fait ce métier, maintenant que je suis de l’autre côté, je me demande. » 
Je lui dis qu’on fait avec la force et la conscience qu’on a au moment où on le vit.
Je lui raconte le conte de la rivière.
L’histoire de cette rivière qui a traversé des paysages pendant des années et des années et qui arrive devant l’immensité du désert et qui ne peut plus avancer. Elle résiste, à se laisser prendre par les bras du vent, mais alors elle s’enfonce comme un marécage. Alors finalement elle dit oui à cette petite brise de vent, et dans ses bras, passe par-dessus le désert, et redevient de l’autre côté une nouvelle rivière.
Elle est touchée et me remercie.

Cinquième rencontre

Elle est couchée, a été hospitalisée la veille. Elle se sent sans force et diminuée.
Je l’écoute. Elle me dit que « les angoisses sont parties, et qu’elle aspire au calme » 
Elle me dit qu’elle se sent bien. Elle est dans la phase d’acceptation.
On parle du deuil, de l’intériorisation de celui qui est parti. Elle parle encore de sa petite fille. Elle me dit qu’elle avait trois ans quand son père est parti.
Elle reparle de ses quatre enfants, de sa vie professionnelle, je lui en fais exprimer les trésors.
 Elle me remercie, me dit lui faire beaucoup de bien.
Ses yeux rayonnent de lumière et son cœur d’amour.
Je fais miroir du vivant en elle.
Elle me redit son envie de mourir chez elle, et en même temps elle ne veut pas trop peser sur les siens. Elle se sent prise dans ce dilemme.
Ce jour-là, j’ai du mal à la quitter.

Sixième rencontre

La porte est fermée, aucun bruit à l’intérieur, les chiens dans la cour ne sont plus là. Personne ne m’a rien dit, je comprends... Elle est partie…
J’apprends par l’infirmier qu’après deux jours d’hospitalisation elle est morte à l’hôpital.
Suite à cet accompagnement, voici ce que l’accompagnement en HAD a permis :

Conditions d’accompagnement, optimum :

Elle souhaitait les visites le matin, car trop fatiguée l’après-midi. Et puis il y avait moins de risque d’être dérangé par des visites.
C’est donc après les soins infirmiers, vers 10h 30, 11h que je la rencontrais. Je pouvais rester ¾ heure, 1 heure ou plus...

Choix assumé de vivre ce temps de fin de vie à domicile

Madame P a choisi d’être à domicile. Elle est unifiée, posée quant à ce choix qui la met en paix. Cela va faciliter sa prise en charge d’elle-même, son désir d’être accompagnée, sa liberté d’expression.

Grande intimité partagée

Le fait d’être chez soi, invite à cette intimité, et permet d’ouvrir « la porte du dedans ». 
J’ai le sentiment de l’accompagner pour un voyage. 

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